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« J’ai découvert qu’une vie au ralenti pouvait être poétique »


Le réalisateur Gus Van Sant et Alessandro Michele, directeur de la création de Gucci.

En ces temps de pandémie où les voyages sont limités et les rassemblements proscrits, la mode doit réinventer la manière dont elle présente ses collections. En mai, Gucci a été une des premières marques à affirmer son intention de s’émanciper du cycle traditionnel des fashion weeks. Six mois après, la marque florentine dévoile sa collection été 2021 à travers un festival de films, une première dans le milieu.

La mode s’est souvent servie du cinéma pour s’offrir un vernis culturel superficiel. Le GucciFest n’est pas de ce bois-là. Alessandro Michele, le directeur artistique de Gucci, a imaginé et coréalisé tout le projet. Par ailleurs, le choix du cinéaste américain Gus Van Sant pour l’épauler lui apporte une vraie crédibilité.

Ensemble, ils ont créé en un temps record (le tournage a duré vingt jours) une série en sept épisodes d’une vingtaine de minutes chacun, diffusés quotidiennement du 16 au 22 novembre sur la chaîne YouTube de Gucci et le site GucciFest.com. En sus, le festival présente dans des films de mode le travail de quinze designers indépendants ; parmi eux, le Français Charles de Vilmorin. Il est rare de voir une marque mettre en valeur la concurrence : c’est en général l’apanage de groupes (LVMH Prize) ou d’institutions (l’Andam).

Ce format singulier et novateur s’inscrit dans la démarche globale d’Alessandro Michele, qui s’emploie à « ouvrir » et à « libérer » la mode, depuis sa nomination en 2015 à la direction artistique de Gucci, marque locomotive de Kering. Jusqu’ici, les résultats lui ont donné raison : en 2019, Gucci a généré 9,6 milliards d’euros sur les 15,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires du groupe.

Comment vous est venue l’idée de faire un film ?

J’ai toujours essayé d’intégrer plus d’action et de narration dans mon travail pour Gucci. Les défilés, je les ai envisagés comme des pièces de théâtre [lors du dernier, en février, les stylistes habillaient les mannequins en direct dans un carrousel géant]. L’idée d’un film me travaillait depuis longtemps. Il fallait une occasion. Quand je me suis rendu compte que je ne pourrais pas présenter les vêtements en face d’un public, je me suis dit que c’était le moment. La crise du Covid-19 m’a donné le temps de réfléchir et de monter ce projet, de tenter quelque chose de neuf.

Pourquoi faire appel à Gus Van Sant ?

Il y a trente ans, son film My Own Private Idaho a changé ma vie, m’a libéré, m’a permis de comprendre qui j’étais. En grandissant, j’ai continué de regarder la vie à travers ses yeux, ses œuvres. Quand je lui ai soumis ce projet, il l’a immédiatement accepté.

Il n’y a pas d’action à proprement parler dans le film, qui suit une femme au long d’une journée. Pourquoi ?

C’est vrai qu’à chaque épisode quelque chose semble sur le point d’arriver et finalement… il ne se passe jamais rien ! En l’absence de podium, j’avais envie de laisser les vêtements revenir à leur place originelle : dans la vie quotidienne. Cela fait aussi écho à l’expérience du confinement ; je n’avais jamais été chez moi pendant aussi longtemps. Moi qui ai grandi en pensant qu’il fallait toujours travailler plus et aller plus vite, j’ai découvert à quel point une vie au ralenti pouvait être poétique. C’est un film qui reflète notre époque.

Silvia Calderoni dans le premier épisode du Gucci Festival « à la maison ».

Quelle est la place accordée aux vêtements ?

Au fur et à mesure que je dessinais la collection, l’histoire grandissait dans ma tête. Quand j’ai visionné le premier épisode, et que je les ai vus en mouvement, je ne les ai pas reconnus, ils me semblaient vivants ! C’est très différent du cadre du défilé, où ils sont présentés de manière très théâtrale, presque comme des costumes.

Pourquoi avoir aussi choisi de montrer le travail d’autres designers ?

J’ai grandi dans la mode avec l’idée de présenter mon travail à la fashion week de Milan en même temps que d’autres créateurs. J’avais envie de trouver une nouvelle manière d’être tous ensemble. Et puis je trouve dommage que les designers moins célèbres manquent de visibilité. Je suis fatigué d’entendre parler des grands noms. Je sais que je travaille pour une grande marque, mais honnêtement je suis plus fasciné par les jeunes designers courageux qui se lancent tout seul.

Silvia Calderoni dans le premier épisode du Gucci Festival « à la maison ».

Comment les avez-vous choisis ?

En discutant avec mon équipe. On a tous suggéré des noms, on a passé du temps à faire des recherches, on a fait des découvertes. J’ai été surpris par la qualité de leurs propositions et leur capacité à incarner des univers très différents. J’espère que mon travail sera à la hauteur du leur.

Est-ce une période faste pour la mode ?

Aujourd’hui, on répète sans cesse que la mode doit être plus qu’une collection de vêtements, comme si ce n’était pas déjà le cas auparavant. Après la seconde guerre mondiale, M. [Christian] Dior a essayé de reconstruire l’image de la femme, de la mettre au centre de l’attention. M. [Yves] Saint Laurent était tout aussi révolutionnaire : il a donné l’opportunité aux femmes d’être qui elles voulaient, de s’habiller en homme. On ne peut pas les réduire aux formes de leurs robes ou à leur talent de coloriste.

Considérez-vous la crise du Covid-19 comme une opportunité, finalement ?

Oui, c’est une vraie occasion d’assainir ce milieu. Le marché était inondé de choses qui n’avaient pas lieu d’être, de projets peu originaux. Je voyageais sans cesse, je faisais quatre collections par an. Nous n’avions pas le courage de nous arrêter, mais on avait besoin d’un stop. Quelque chose a changé pour toujours avec [l’épidémie de] Covid-19 et je ne peux pas l’ignorer, je ne veux pas me mentir.

Qu’avez-vous modifié dans votre travail ?

Là, je suis dans ma maison de campagne, à une heure trente de Rome, ce qui ne m’empêche pas de travailler. Je reste à distance, j’encourage mon équipe à en faire autant. Je ne cours plus, je me recentre. On va se limiter à deux collections par an, mais engager plus d’expérimentations, de belles collaborations.

La direction vous soutient-elle dans ce revirement ?

Oui, Marco [Bizzarri, le PDG de Gucci] pense aussi qu’il est temps d’amorcer un changement. Si on fait les choses en grand deux fois par an, avec courage, conviction et sincérité – et pas parce qu’il faut faire quatre collections par an –, le public le ressent et peut adhérer à notre travail. Il aurait été plus simple de présenter cette collection à travers un défilé sans spectateurs. Mais je ne voulais pas céder à la facilité. J’avais un cadeau : le temps de réfléchir à la manière la plus intéressante de traduire ce que j’avais en tête. Maintenant qu’on a brisé pour toujours l’idée qu’il faut faire des défilés ensemble, chacun est libre de construire le moyen de communication qui lui convient le mieux. Les clients profiteront de cette nouvelle diversité.

Vous n’envisagez plus de défiler, même si la situation redevient normale ?

Je suis sûr qu’on se rassemblera à nouveau, mais je ne sais pas sous quelle forme. Le cadre classique des fashion weeks me paraît un peu vieillot. On pourrait les imaginer dans d’autres villes, peut-être sur un temps plus long, prendre deux mois au lieu de faire courir les gens partout pendant une semaine. Apporter plus de liberté. Les défilés étaient devenus comme une religion, on observait le même rite depuis très longtemps.

La crise due au Covid-19 vous a-t-elle influencé d’un point de vue stylistique ?

Mon sang est presque celui de la marque parce que j’ai grandi avec elle [il est entré chez Gucci en 2002]. Mon point de départ pour une collection est toujours l’observation des jeunes gens dans la rue, ou, quand on est confinés, sur écran ! Je suis obsédé par ce que porte la jeune génération. Je ne veux pas être dans une tour d’ivoire à créer des choses qui n’existent pas. Pour cette collection, je suis revenu à plus de simplicité, des formes plus minimales, des imprimés graphiques, des tee-shirts, de belles couleurs qui apportent de la gaieté. Des vêtements faciles à porter, beaux et joyeux.

Vous tenez-vous au courant des ventes, de ce qui marche ou pas ?

Pas vraiment, même s’il m’arrive d’en parler aux équipes commerciales ou à Marco [Bizzarri]. Mais ma motivation à travailler sur une collection, c’est de la voir portée ! Quand j’ai créé les mules en fourrure, personne ne pensait que ça marcherait. Je les avais faites pour rigoler, et parce que c’est confortable. Elles sont devenues en quelques mois les chaussures les plus populaires du moment et des modèles emblématiques de la maison. Cela me ravit de constater que la mode a le pouvoir de déjouer tous les pronostics.

Rêveries et rencontres d’une performeuse italienne : Gucci vu par Gus Van Sant

Tourné à Rome, le film Ouverture of Something That Never Ended (« ouverture de quelque chose qui ne s’est jamais terminé ») suit le quotidien de Silvia Calderoni, actrice, danseuse, DJ et performeuse italienne au corps androgyne, dont le travail s’est souvent articulé autour de la question du genre. Les sept épisodes la mettent en scène dans son quotidien, d’abord dans son appartement au réveil, puis dans un bureau de poste, dans une boutique de vêtements vintage… Au cours de sa déambulation, elle croise la communauté bigarrée de Gucci, notamment le philosophe Paul B. Preciado, le critique d’art italien Achille Bonito Oliva, l’artiste Ariana Papademetropoulos ou encore les pop stars Billie EIlish, Harry Styles ou Florence Welch.

« Ce projet m’a rappelé Elephant, Last Days et Gerry, a expliqué le réalisateur Gus Van Sant lors d’une conférence de presse, le 13 novembre. Sur ces films, tournés dans un laps de temps très court, j’ai cherché à montrer une autre réalité, empreinte de rêverie. Il n’y avait pas vraiment de scénario. On laissait les acteurs agir de manière spontanée, en essayant de capter la poésie d’un instant. » Dans l’univers contemplatif et foisonnant de la série Gucci, un plan serré sur un sac ou une tenue décalée (un pyjama transparent en dentelle noire et strass) rappelle que la vocation initiale du film est de mettre en scène des habits. « Je voulais libérer les vêtements en leur permettant de raconter une histoire, pas constituer une garde-robe pour remplir une boutique », affirme le créateur.



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