mylovehair.com
Infos Mode

La haute couture ou la valse à mille temps


Combien de temps une présentation haute couture doit-elle durer ? Au milieu du XXe siècle, une bonne heure. Juste avant le Covid-19, il fallait plutôt compter une demi-heure de retard à laquelle s’ajoutaient sept à douze minutes de passages de mannequins. Alors que pour la première fois des collections de haute couture sont dévoilées numériquement du 6 au 8 juillet à la Paris Fashion Week, les créateurs ont à nouveau été confrontés à la question de la durée.

A une époque où une image postée sur Instagram retient l’attention en moyenne deux secondes, faut-il prendre le temps de montrer en détail le travail ? Ou accélérer quitte à ne montrer que partiellement des pièces exceptionnelles qui ont demandé des heures d’efforts à l’atelier ? Chacun résout l’équation à sa façon.

Chanel.

La réponse la plus surprenante a été émise par Chanel. La maison connue pour ses défilés prolifiques et spectaculaires (fusée décollant dans les airs, chalets sous la neige, plage de sable fin, supermarché XXL, etc.) a montré une vidéo d’une minute et vingt-deux secondes. C’est tout ? C’est tout. Deux mannequins, un fond blanc, pas de décor. Une succession d’images rapides alternant les plans panoramiques sur les silhouettes en mouvement et ceux plus serrés sur le détail des vêtements.

« On voulait vraiment se concentrer sur la collection de Virginie [Viard, la directrice artistique], montrer les vêtements et ne pas se perdre dans les fioritures, explique Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel. Dans le contexte actuel, c’est bien d’avoir un parti pris et de se recentrer sur l’essence même de la marque. » C’est en tout cas une tactique habile pour ne pas prêter le flanc à la critique. Il y a un mois, la vidéo de sept minutes reproduisant les paysages idylliques de Capri qui servait de présentation pour la collection croisière de Chanel avait été critiquée, en particulier par le New York Times qui lui reprochait d’être trop déconnectée de la réalité, alors que les émeutes à la suite de la mort de George Floyd se multipliaient aux Etats-Unis.

Chanel.

Les inspirations de la collection haute couture sont assez éloignées l’actualité : « Je pensais à une princesse punk sortant du Palace à l’aube, explique Virginie Viard. Avec une robe en taffetas, des cheveux volumineux, des plumes et beaucoup de bijoux. Cette collection est davantage inspirée par Karl Lagerfeld, qui allait au Palace, que par Gabrielle Chanel. » C’est le règne de l’opulence, avec des silhouettes aux volumes imposants, saturées de broderies, garnies de dentelles peintes à la main, vibrantes sous l’explosion de paillettes, de pierres, de strass et de perles. Beaucoup de tweed et de tailleurs fidèles à l’héritage Chanel, un soupçon d’austérité (une robe extra-longue en velours noir) compensé par un zeste de sensualité (un décolleté échancré, un dos nu). Tous les vêtements sont d’une extrême sophistication qui ne se voit pas forcément à l’écran.

« On ne construit pas en profondeur une marque avec le digital, analyse Bruno Pavlovsky. Il ne peut qu’amplifier quelque chose de déjà existant. » Pour Chanel, une collection se montre en vrai, devant 1 500 spectateurs prêts à dégainer sur Instagram leur vidéo du défilé. La maison espère pouvoir renouer avec un show physique dès septembre.

D’autres labels ont, eux, préféré prendre davantage de temps à l’écran pour exposer leurs collections. La griffe italienne Aelis propose ainsi d’embarquer pour dix minutes dans un ballet vénéneux signé du jeune chorégraphe Jacopo Godani où les danseurs, en robes et pagnes soyeux, prennent l’allure d’étranges créatures, devenues géantes ou à plusieurs jambes.

Yuima Nakazato.

On consacre aussi cinq minutes à découvrir le projet rafraîchissant du Japonais Yuima Nakazato. Durant le confinement, le designer a tiré au sort 25 clients volontaires et appliqué le même procédé : chaque participant lui a envoyé une chemise blanche piochée dans sa garde-robe, lui a expliqué sa provenance et son histoire. Inspiré par les éléments récoltés, Yuima Nakazato a alors déchiré, brodé, reboutonné, rajusté, ceinturé, étoffé, transformé le tissu, faisant muter la pièce originale en nouvelle création, retournée gratuitement à l’envoyeur. Une « confection par le dialogue » pour un créateur qui a pris le temps de converser avec des clients.

Ronald van der Kemp.

Aucun risque de lassitude avec Ronald van der Kemp qui, plutôt qu’une seule vidéo en long format, a prévu huit mini-courts-métrages qui se succèdent. Evanescence tout en ombres, chapitre pur mettant en majesté une robe virginale, séquence d’un carnaval pailleté et halluciné, portraits de visages… Le patchwork surprend et quelquefois désarçonne tant chaque mise en scène chasse la précédente. Mais ce méli-mélo va comme un gant au roi néerlandais de la couture « surcyclée » qui, dans son travail, a l’habitude de récupérer d’anciens tissus pour les ranimer en robes à empiècements dépareillés, combinaisons reprisées ou tailleurs décolletés.

Il suffit parfois de quelques secondes pour participer. Fendi, qui n’est pas à l’affiche du calendrier, a néanmoins tenu à envoyer une vidéo pour figurer sur la plate-forme, « en soutien à la Fédération de la haute couture et de la mode ». Le spectateur redécouvre cinq créations couture sélectionnées par Silvia Venturini Fendi et issues des cinq dernières années, époque où feu Karl Lagerfeld officiait encore pour la maison romaine. Cinq robes aussi sculpturales que le bâtiment qui abrite les ateliers, le Palazzo della Civiltà Italiana, devant lequel elles sont présentées, tout en broderies, plumes, en noir ou couleurs pastel (crème, bleu ciel, rose pâle), et présentées en… trente secondes, montre en main !

Dolce & Gabbana.
Dolce & Gabbana.

Il faut compter, à l’inverse, trente bonnes minutes pour parcourir en intégralité Alta Moda et Alta Sartoria, les collections couture que Dolce & Gabbana a présentées en marge des Semaines de la mode officielles, le 3 juillet, à Milan. Connue pour son style qui fait l’éloge d’une Italie florissante et affriolante, la marque déploie une nouvelle fois le nécessaire pour donner, à travers une vidéo où les modèles défilent dans des salons rococo, l’illusion d’un été brûlant et fortuné passé à traverser les paysages de la Péninsule.

Les garçons paradent en short en alligator et caftan rebrodé de sequins. Les filles multiplient les robes en twill de soie ou les tenues du soir piquées de plumes d’autruche, la tête richement enturbannée ou coiffée de grands chapeaux pour garder l’ombre. Tous partagent une frénésie d’imprimés chamarrés : fleurs, barques pour prendre le large l’après-midi, oranges et citrons bien mûrs, cartes postales sixties postées depuis Palerme ou Portofino… Le format est celui d’un défilé classique – si ce n’est l’absence d’invités pour observer la procession. Jusqu’à présent, personne d’autre n’avait osé.

Lire aussi La haute couture ou le virtuel sur mesure



Source link

Autres articles

La mode libanaise touchée au cœur

info mode

Made in France revampé pour son retour le 1er et 2 septembre

info mode

Cri d’alarme des magasins d’habillement après la crise du Covid-19

info mode